Le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC) hausse le ton contre le Front pour la Refondation de la Nation (FRN), mouvement politico-militaire dirigé par l’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila.
Son président, Christian Bosembe, a défendu, ce lundi 20 octobre 2026, la recommandation interdisant aux médias et aux différents acteurs de l’espace numérique d’offrir une tribune à ce mouvement, tout en menaçant de sanctions les médias qui enfreindraient cette mesure.
Pas de micro, pas de plateau télévisé et pas d’interview pour Joseph Kabila au nom du FRN. C’est, en substance, le message porté par Christian Bosembe lors d’un Space en direct organisé sur les réseaux sociaux par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala. Le responsable du régulateur des médias a expliqué les motivations de cette mesure, qui concerne notamment les journalistes, les analystes, les créateurs de contenus et les influenceurs.
Selon Christian Bosembe, cette restriction ne vise pas simplement la personne de Joseph Kabila, mais plutôt ses fonctions et son implication présumée dans les activités du FRN, présenté par les autorités comme un mouvement impliqué dans la rébellion armée contre la République démocratique du Congo.
« Il est hors de question de lui accorder la parole, de n’importe quelle manière », a martelé le président du CSAC, justifiant cette position par la gravité de la situation sécuritaire et par ce qu’il considère comme la responsabilité de l’ancien chef de l’État dans les activités de ce mouvement.
Joseph Kabila au cœur de la mesure
Ancien président de la République, Joseph Kabila a dirigé la RDC pendant 18 ans, de 2001 à 2019, avant de passer le pouvoir à Félix Tshisekedi à l’issue de l’élection présidentielle de décembre 2018.
Sa position actuelle, à la tête du FRN, place désormais son nom au centre d’une nouvelle controverse politique et médiatique. Pour Christian Bosembe, le parcours de l’ancien président, son expérience à la tête des institutions congolaises ainsi que les accusations et la condamnation qu’il évoque à son sujet justifient une approche particulièrement restrictive de sa présence dans les médias.
Le président du CSAC exclut même la possibilité d’une interview destinée à confronter Joseph Kabila aux faits ou à recueillir ses explications. Une position qui soulève des interrogations sur les limites entre la lutte contre la propagande en faveur d’un mouvement armé et le droit des journalistes à interroger les acteurs politiques, y compris ceux qui font l’objet d’accusations graves.
Le CSAC distingue le traitement de l’information de la promotion du FRN
Malgré cette interdiction, Christian Bosembe affirme que les médias conservent le droit de couvrir les événements liés au FRN et de rapporter les faits concernant ce mouvement.
Pour le président du CSAC, la différence réside dans la finalité du contenu diffusé. Il estime qu’un média peut informer la population sur les activités du mouvement, les combats, les conséquences humanitaires et les développements sécuritaires, sans pour autant lui offrir une tribune susceptible de renforcer sa légitimité ou de promouvoir ses objectifs.
En revanche, les médias qui seraient considérés comme faisant l’apologie du FRN, cherchant à légitimer son action ou encourageant la population à rejoindre ses rangs pourraient faire l’objet de sanctions, notamment une suspension.
Christian Bosembe a averti que le régulateur n’hésiterait pas à prendre des mesures contre les organes de presse qui violeraient ses directives.
Cette distinction place toutefois les professionnels des médias devant une question essentielle : comment couvrir un mouvement armé et donner au public les informations nécessaires à la compréhension de la crise, sans que leur travail soit interprété comme une forme de promotion de ce mouvement ?
La réponse dépendra notamment de la nature des contenus diffusés, de leur contexte, de leur traitement journalistique et de la manière dont le CSAC appréciera les éventuels manquements.
Une mesure contestée sur le terrain juridique
Interrogé sur l’absence d’une décision judiciaire préalable justifiant une telle restriction, Christian Bosembe a invoqué l’article 6 de la loi organique portant organisation et fonctionnement du CSAC. Il affirme que cette disposition permet au régulateur d’intervenir contre l’apologie du crime et l’incitation à la violence dans les médias.
Selon son explication, la recommandation constitue une mesure à caractère préventif adressée à l’ensemble des acteurs concernés. Son non-respect pourrait ensuite entraîner des décisions et des sanctions individuelles à l’encontre des médias ou des personnes visés.
Cette justification ouvre néanmoins un débat sur la portée juridique de la recommandation, son caractère contraignant et les garanties applicables en matière de liberté de la presse.
En effet, si la lutte contre l’incitation à la violence et la promotion des crimes constitue un enjeu important dans un contexte de conflit armé, l’application de restrictions à la parole publique soulève également des questions relatives au droit à l’information, au pluralisme médiatique et à la liberté d’expression.
La portée exacte de la mesure, les dispositions légales invoquées et les voies de recours éventuellement ouvertes aux acteurs concernés restent donc des éléments importants pour apprécier ses conséquences sur le travail journalistique.
Les responsables des partis suspendus peuvent-ils encore s’exprimer ?
Au cours de son intervention, Christian Bosembe a également apporté une précision concernant les dirigeants et les membres des partis politiques suspendus.
D’après ses explications, les responsables concernés ne sont pas privés de toute possibilité de s’exprimer dans les médias à titre personnel. La restriction concerne leur formation politique et non automatiquement leur personne.
« Les sanctions concernent le parti, pas les individus », a-t-il résumé, précisant que les responsables concernés peuvent intervenir dans les médias sans prétendre s’exprimer au nom de leur parti suspendu.
Cette distinction vise, selon lui, à différencier les sanctions qui frappent une organisation politique des droits individuels de ses membres.
Toutefois, les conditions concrètes d’application de cette distinction devront être appréciées au regard des décisions de suspension concernées et des règles applicables.
Couverture de la guerre : Christian Bosembe refuse toute équivalence entre les FARDC et le FRN
La couverture médiatique de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC a également occupé une place importante dans les échanges.
Christian Bosembe a rejeté ce qu’il considère comme une mise sur le même plan des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et des combattants du FRN dans le traitement journalistique des violences.
Il estime que les médias peuvent rapporter les exactions attribuées au FRN, mais conteste les présentations qui imputeraient indistinctement des tueries de civils aux deux camps.
Le président du CSAC affirme ne pas concevoir que l’armée congolaise puisse s’en prendre à sa propre population, sauf dans le cadre de ce qu’il qualifie de « machination ». Il considère, par ailleurs, que la RDC ne fait pas face à un conflit entre deux parties équivalentes, mais à une rébellion contre un pays agressé.
Cette position soulève un enjeu majeur pour les journalistes qui travaillent dans les zones affectées par les violences armées. Le devoir d’informer implique de documenter les faits, de vérifier les témoignages, de recouper les accusations et de présenter les responsabilités établies par des éléments vérifiables, indépendamment de l’identité des acteurs mis en cause.
La couverture des opérations militaires et des violences contre les civils nécessite ainsi une distinction rigoureuse entre les faits confirmés, les accusations des parties et les informations qui restent à vérifier.
Reporters sans frontières également dans le viseur du président du CSAC
Christian Bosembe a enfin contesté les évaluations de Reporters sans frontières (RSF) concernant la liberté de la presse en RDC.
Le président du CSAC estime que la liberté de la presse reste globalement préservée dans le pays. Il remet en cause la méthodologie utilisée dans certains classements internationaux et soutient que des journalistes poursuivis par la justice ne le sont pas nécessairement en raison de leur travail professionnel.
« Vous n’avez pas une immunité journalistique », a-t-il déclaré, rappelant que la qualité de journaliste est notamment associée, selon lui, à la détention d’une carte de presse.
Cette déclaration intervient dans un contexte où les questions de sécurité des journalistes, de poursuites judiciaires, de pressions politiques et d’accès à l’information demeurent sensibles en République démocratique du Congo, particulièrement dans les provinces touchées par les conflits armés.
La question de la carte de presse, de son rôle dans la reconnaissance professionnelle et des droits qui en découlent mérite également d’être distinguée de celle des garanties fondamentales dont bénéficient les personnes exerçant une activité journalistique.
Un équilibre délicat entre sécurité nationale et liberté de la presse
Au-delà du cas de Joseph Kabila et du FRN, les déclarations de Christian Bosembe relancent le débat sur la responsabilité du régulateur des médias en période de crise sécuritaire.
D’un côté, les autorités et les organes de régulation peuvent chercher à empêcher la diffusion de messages susceptibles d’encourager la violence, de faciliter le recrutement de combattants ou de faire l’apologie de crimes. De l’autre, les médias doivent pouvoir informer le public sur les acteurs du conflit, leurs déclarations, les opérations militaires et les conséquences des affrontements sur les populations civiles.
La difficulté consiste à empêcher la propagande sans transformer la régulation en restriction excessive de l’information. Une interview, par exemple, peut servir à diffuser un discours de propagande, mais elle peut également permettre de poser des questions contradictoires, de vérifier des affirmations et de confronter un responsable à ses actes présumés.
L’enjeu sera donc de déterminer comment la recommandation du CSAC sera appliquée dans la pratique, quels critères permettront de distinguer l’information de la promotion d’un mouvement armé et quelles garanties protégeront les médias contre des sanctions arbitraires.
Pour les professionnels de l’information, la vigilance s’impose désormais dans le traitement des contenus liés au FRN. Mais cette prudence ne dispense pas le régulateur de motiver ses décisions, de respecter le cadre légal et de tenir compte du rôle essentiel de la presse dans l’information du public.
Les prochains développements permettront de mesurer les effets concrets de cette mesure sur la couverture médiatique de la crise sécuritaire et sur l’exercice de la liberté de la presse en République démocratique du Congo.
Muller Mundeke Kalonji
