Six jours seulement après l’entérinement de l’accord de paix de Washington entre Kinshasa et Kigali, le front s’est de nouveau embrasé dans l’est de la République démocratique du Congo.
L’évolution est spectaculaire : depuis le mercredi 10 décembre 2025, la ville d’Uvira, deuxième agglomération du Sud-Kivu, est passée sous le contrôle de l’AFC/M23, à l’issue d’une offensive éclair menée sans réelle résistance des forces loyalistes.
Cette percée, qui intervient à un moment jugé sensible pour les relations régionales, soulève plusieurs interrogations : pourquoi l’AFC/M23 a-t-elle choisi d’ouvrir un nouveau front si rapidement après l’accord de Washington ? Et surtout, quelle est la portée stratégique de la prise d’Uvira dans la configuration actuelle du conflit ?
Différentes hypothèses émergent parmi les analystes et diplomates qui scrutent cette crise.
1. Une offensive qui interroge la sincérité de l’accord de Washington
La première lecture porte sur la fiabilité de l’engagement des parties signataires de l’accord conclu à Washington. Selon des sources diplomatiques concordantes, c’est Donald Trump, artisan de cette médiation inédite, qui aurait insisté pour voir Félix Tshisekedi et Paul Kagame participer à la cérémonie officielle malgré leurs fortes réticences.
Dans les jours précédant Washington, Kinshasa comme Kigali avaient exprimé publiquement leurs doutes sur la portée réelle de cette démarche. L’accord a bien été signé, mais la méfiance restait manifeste.
Pour certains observateurs, l’attaque d’Uvira pourrait donc refléter une volonté de l’AFC/M23 de montrer que le terrain militaire ne se gèle pas par un document diplomatique, surtout si la confiance n’y est pas.
2. La dimension militaire : “Neutraliser l’équation burundaise”
Une autre lecture met en avant la logique de sécurité revendiquée par l’AFC/M23.
La rébellion affirme avoir subi, ces dernières semaines, des attaques aériennes venues du territoire burundais, où se trouvent, selon elle, des unités FARDC et leurs alliés. À ses yeux, le Burundi serait devenu un acteur direct du conflit, fournissant soutien logistique, troupes au sol et même bases aériennes.
Dans ce schéma, l’entrée à Uvira — ville stratégique à la frontière burundaise — relèverait d’une manœuvre tactique visant à “éliminer la menace à la source”, comme l’indiquent plusieurs sources proches du mouvement.
La même logique avait été évoquée lors de la neutralisation des positions de la SADC, avant son retrait du théâtre congolais.
Ainsi, pour l’AFC/M23, “neutraliser l’équation burundaise” signifierait réduire la capacité de ses adversaires à frapper depuis le Sud-Kivu et rééquilibrer le rapport de force régional.
3. Une démonstration de force pour forcer la main à Kinshasa
La troisième lecture, davantage politique, suggère que cette offensive vise à renforcer la position du mouvement rebelle dans les négociations.
Alors que les discussions engagées à Doha sous médiation qatarie avaient déjà posé un cadre préliminaire, l’AFC/M23 chercherait désormais à obtenir davantage de concessions.
En entrant dans Uvira, la rébellion envoie un message clair : elle conserve l’initiative militaire et reste capable d’ouvrir de nouveaux fronts majeurs.
Cette démonstration de puissance pourrait donc avoir comme objectif de pousser Kinshasa à accélérer ou élargir les pourparlers, sous peine de voir d’autres villes stratégiques basculer.
Une question centrale : quelle réponse de Kinshasa ?
Face à cette avancée spectaculaire, l’attitude que prendra le gouvernement congolais reste déterminante. Deux options principales semblent se dessiner :
1. La riposte militaire
Kinshasa pourrait décider de lancer une contre-offensive pour reprendre Uvira, au risque d’une escalade régionale impliquant les pays voisins déjà acteurs dans l’ombre du conflit.
2. Le retour à la diplomatie sous pression internationale
Le pouvoir congolais peut également choisir de renforcer son plaidoyer auprès de Washington et Doha, garants des deux processus de paix en cours, pour dénoncer ce qu’il considère comme une violation de l’accord.
Un tournant majeur dans la crise à l’Est
La prise d’Uvira n’est pas un simple épisode militaire.
Elle redéfinit les équilibres dans le Sud-Kivu, ravive les tensions régionales et remet en question l’application de l’accord de Washington.
Dans un contexte où la diplomatie tente péniblement de reprendre la main, l’AFC/M23 démontre une fois de plus sa capacité à bousculer l’agenda politique et sécuritaire de la région.
Les prochains jours seront décisifs pour mesurer si cette offensive marque le début d’une nouvelle phase d’escalade ou si elle servira de catalyseur pour relancer, sous pression, une négociation véritablement inclusive.
Muller Mundeke Kalonji
