Dans une interview très médiatisée à Goma, Corneille Nangaa, coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), coalition qui inclut le mouvement rebelle M23, a formulé de graves accusations contre le président Félix Tshisekedi.
Selon lui, la rébellion serait motivée non seulement par des objectifs politiques, mais aussi par des intérêts économiques liés à ses propriétés minières prétendument « confisquées par l’État ».
1. Les griefs miniers : mines, biens et contentieux financier
Nangaa affirme avoir été privé de ses mines et de plusieurs propriétés privées, dont certaines situées dans des zones stratégiques de l’Est du pays. Il indique qu’il avait sollicité l’intervention personnelle du président Tshisekedi pour éviter la perte de ces biens, mais que « malgré leurs accords », rien n’aurait été fait.
Il accuse également la famille présidentielle d’être au cœur d’un système d’« escroquerie politique et économique », allant selon lui au-delà des débats sur le RAM, la baisse du dollar, et d’autres dossiers controversés de l’État. Il parle d’une « mafia minière d’État » qui profiterait de l’instabilité pour s’accaparer des gisements stratégiques, notamment dans le Kivu.
2. Réaction de l’AFC-M23 : rejet des accusations de pillage
Face aux accusations de pillage de minerais, notamment de l’or, le M23 nie toute exploitation illégale. Nangaa soutient que la mine de Twangiza, souvent citée dans les controverses, n’était pas sous exploitation industrielle au moment de son occupation par le mouvement rebelle. Il affirme que seules des activités artisanales y étaient exercées et que le M23 ne disposerait pas d’équipements permettant une exploitation à grande échelle.
Il accuse par ailleurs l’armée congolaise d’avoir bombardé la concession minière, causant des dégâts matériels et des morts, estimant que Kinshasa chercherait ainsi à attribuer au M23 des pillages dont il serait incapable techniquement.
« On ne peut pas piller ce que l’on administre », a déclaré Nangaa, insinuant que les territoires contrôlés par l’AFC-M23 seraient sous sa gestion économique légitime.
3. Un ressentiment issu d’une histoire politique complexe
Pour comprendre la gravité de ses accusations, il faut revenir au parcours de Corneille Nangaa. Ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), il est considéré comme l’un des acteurs centraux de l’élection de 2018. Des voix l’accusent d’avoir contribué à l’accession de Tshisekedi à la magistrature suprême.
Selon lui, sa proximité avec le président et son rôle dans la transmission du pouvoir lui auraient valu des sanctions américaines qui auraient fragilisé son empire économique. Il affirme qu’un accord avait été conclu avec Tshisekedi pour protéger ses biens, mais que celui-ci l’aurait « abandonné après avoir obtenu ce qu’il voulait ».
Après ces événements, Nangaa s’est exilé puis a fondé l’Alliance Fleuve Congo, un mouvement politico-militaire qui se présente aujourd’hui comme le bras civil de la rébellion du M23.
4. Riposte de Kinshasa : saisies d’actifs et poursuites
Les autorités congolaises n’ont pas tardé à riposter. Plusieurs biens appartenant à Nangaa ont été saisis, dont des hôtels, des propriétés, des entreprises de transport et des maisons de luxe dans l’Est du pays. Un mandat d’arrêt a également été émis contre lui pour « trahison, association avec un mouvement armé, et crimes de guerre ».
Pour le gouvernement, Nangaa n’est plus un acteur politique, mais un ennemi de l’État soutenant militairement une rébellion meurtrière. Pour ses partisans, au contraire, ces mesures confirment que les poursuites sont motivées par des conflits d’intérêts privés.
5. Enjeux et interprétations : guerre idéologique ou conflit d’intérêts ?
Les propos du coordonnateur de l’AFC-M23 posent plusieurs questions essentielles :
- Si ses accusations sont fondées, la guerre dans l’Est ne serait pas uniquement d’ordre politique ou ethnique : elle serait liée à un affrontement économique autour de concessions minières.
- Si elles sont exagérées, Nangaa chercherait peut-être à politiser un conflit personnel pour rallier des soutiens internes et internationaux.
Dans les deux cas, les ressources minières du Kivu en ressortent comme un enjeu central. L’or, le coltan, le tungstène et l’étain continuent d’alimenter non seulement des ambitions politiques, mais également des guerres d’influence économiques.
6. Portée régionale et diplomatique
Nangaa accuse certaines médiations internationales de vouloir imposer des accords qui n’abordent pas les véritables causes du conflit, notamment la gestion des richesses minières. Quant aux accusations d’appui militaire étranger, notamment du Rwanda, il les rejette, expliquant que la question principale n’est pas régionale mais économique et politique, liée à l’administration du territoire congolais et de ses richesses.
Conclusion
Les accusations de Corneille Nangaa contre Félix Tshisekedi dépassent le cadre habituel des discours rebelles. Elles mettent au centre du débat la question des richesses minières et de leur contrôle, révélant un possible conflit entre intérêts privés, gouvernance étatique et ambitions politico-militaires.
Que Nangaa évoque un combat de justice personnelle ou une cause nationale, ses déclarations exposent un pan crucial et souvent occulté de la guerre à l’Est : l’or, le coltan et les mines sont plus que des ressources ; ils sont à la fois moteurs, armes et enjeux d’un conflit qui dure depuis plus de deux décennies.
Ivan Kambere à Butembo
